Entretien professionnel et abondement CPF : ce que la Cour de cassation change pour les organismes de formation

Un arrêt de la Cour de cassation du 21 janvier 2026 vient clarifier une question qui agitait les professionnels de la formation depuis plusieurs années : l'absence d'entretien professionnel suffit-elle à déclencher un abondement correctif du CPF ?
La réponse est non. Et cette précision juridique a des conséquences directes pour les organismes de formation, notamment dans leur rôle de conseil auprès des entreprises clientes et dans la manière dont ils documentent leurs actions de formation.
Cet article fait le point sur cette décision, explique ce qu'elle implique concrètement et vous aide à anticiper la réforme de l'entretien professionnel instaurée par la loi du 24 octobre 2025.
L'entretien professionnel : rappel des obligations
Avant d'analyser la décision de la Cour de cassation, revenons sur les fondamentaux. L'entretien professionnel est une obligation légale pour tous les employeurs, quelle que soit la taille de l'entreprise. Il ne porte pas sur l'évaluation du travail du salarié, mais sur ses perspectives d'évolution professionnelle.
Le contentieux tranché par la Cour de cassation porte sur le régime antérieur à la réforme de 2025, qui imposait :
- Un entretien tous les deux ans, consacré aux perspectives d'évolution du salarié (qualifications, changement de poste, promotion)
- Un état des lieux récapitulatif tous les six ans, vérifiant que le salarié avait bien bénéficié de ses entretiens et suivi au moins une formation non obligatoire
- Une traçabilité écrite de chaque entretien, avec les thèmes abordés et les engagements pris
Depuis, la loi du 24 octobre 2025 a instauré un nouveau dispositif — l'entretien de parcours professionnel — qui modifie ces règles (voir plus bas). Toutefois, les principes de fond restent les mêmes : pour les entreprises de 50 salariés et plus, le non-respect de ces obligations peut entraîner une sanction financière : l'abondement correctif du CPF, d'un montant de 3 000 euros par salarié concerné.
C'est précisément le périmètre de cette sanction que la Cour de cassation vient de préciser.
Ce que dit la décision de la Cour de cassation
Les faits
Un salarié d'une entreprise de plus de 50 personnes a saisi les tribunaux pour obtenir le versement de l'abondement correctif de 3 000 euros sur son CPF. Son argument : il n'avait pas bénéficié des entretiens professionnels obligatoires prévus par la loi.
La cour d'appel avait rejeté sa demande, au motif que le salarié avait suivi des formations au cours de la période concernée. Le salarié s'est alors pourvu en cassation.
La règle posée
Dans son arrêt du 21 janvier 2026 (n 24-12.972), la Cour de cassation confirme le rejet et pose une règle claire : les deux conditions de l'article L. 6323-13 du Code du travail sont cumulatives.
Pour qu'un salarié puisse prétendre à l'abondement correctif, il faut que les deux critères soient réunis simultanément :
- Ne pas avoir bénéficié des entretiens professionnels prévus sur la période de référence
- Ne pas avoir suivi au moins une formation non obligatoire (c'est-à-dire une formation qui ne conditionne pas l'exercice de l'activité ou de la fonction)
Le mot-clé ici est "et", par opposition à "ou". L'absence d'entretien seule ne suffit pas si le salarié a été formé. De même, l'absence de formation seule ne suffit pas si les entretiens ont été réalisés.
Ce que cela signifie en pratique
Cette décision rassure partiellement les employeurs qui formaient régulièrement leurs salariés sans toujours respecter le formalisme des entretiens. Elle ne les exonère pas de leur obligation d'organiser les entretiens, mais elle limite le risque financier lié à l'abondement correctif.
Pour les salariés, la décision restreint les possibilités de recours. Un salarié formé mais non reçu en entretien ne peut pas exiger les 3 000 euros de complément CPF.
Les conséquences pour les organismes de formation
Vous vous demandez peut-être en quoi cette jurisprudence concerne directement votre activité d'organisme de formation. En réalité, elle vous impacte à plusieurs niveaux.
Votre rôle de conseil auprès des entreprises
Les organismes de formation sont souvent les premiers interlocuteurs des entreprises en matière de développement des compétences. Vos clients employeurs vous posent régulièrement des questions sur leurs obligations, notamment concernant les entretiens professionnels.
Avec cette décision, vous pouvez les informer que :
- L'obligation d'organiser les entretiens professionnels reste entière
- La sanction financière (abondement de 3 000 euros) ne se déclenche que si les deux conditions sont réunies
- Le fait de former régulièrement leurs salariés constitue une protection contre le risque d'abondement correctif
- La documentation de chaque action de formation reste essentielle pour prouver le respect de la seconde condition
L'importance de la traçabilité des formations
Cette décision renforce l'importance de documenter précisément les formations suivies par chaque salarié. Pour un employeur, la preuve qu'un salarié a bien suivi une formation non obligatoire devient un élément de défense en cas de contentieux.
En tant qu'organisme de formation, vous avez tout intérêt à fournir à vos clients :
- Des attestations de formation complètes et exploitables
- Des conventions détaillées précisant la nature de la formation (obligatoire ou non)
- Un suivi historique des formations suivies par chaque participant
Cette rigueur documentaire rejoint d'ailleurs les exigences du référentiel Qualiopi, qui impose une traçabilité complète des parcours de formation.
Un levier pour développer votre offre
Les entreprises qui prennent conscience de l'importance de former régulièrement leurs salariés (ne serait-ce que pour se prémunir contre l'abondement correctif) deviennent des clients réguliers. Cette jurisprudence peut être un argument pour :
- Proposer des plans de formation annuels aux entreprises de plus de 50 salariés
- Développer des offres de formation continue adaptées aux besoins récurrents de vos secteurs cibles
- Mettre en avant la complémentarité entre entretiens professionnels et parcours de formation structurés
La réforme de l'entretien professionnel à anticiper
La décision de la Cour de cassation s'inscrit dans un contexte plus large de transformation du dispositif. La loi du 24 octobre 2025 a instauré un nouveau cadre, dont les modalités d'application seront précisées par décrets.
Ce qui change avec l'entretien de parcours professionnel
L'entretien professionnel tel qu'on le connaît est remplacé par l'entretien de parcours professionnel. Les modifications principales sont les suivantes :
- Nouvelle périodicité : un premier entretien dans l'année suivant l'embauche, puis tous les quatre ans (contre deux ans actuellement), avec un bilan récapitulatif tous les huit ans
- Contenu élargi : l'entretien devra aborder les compétences mobilisées dans le poste, les perspectives de carrière, les programmes de formation et les projets de reconversion ou de mobilité
- Obligation de traçabilité renforcée : les employeurs devront inscrire dans leur base de données économiques, sociales et environnementales un bilan des actions de formation et de reconversion issues de ces entretiens
Ce que cela implique pour les OF
Cette réforme représente une opportunité pour les organismes de formation qui savent s'en saisir :
- Accompagnement des entreprises dans la mise en place du nouveau dispositif
- Conception de parcours de formation alignés sur les objectifs identifiés lors des entretiens de parcours
- Offre de bilans de compétences en complément des entretiens, pour structurer les projets d'évolution
Les organismes qui se positionnent dès maintenant comme partenaires de la gestion prévisionnelle des compétences de leurs clients auront un avantage concurrentiel durable.
Comment sécuriser votre documentation
Dans ce contexte réglementaire en mouvement, la qualité de votre documentation devient un avantage concurrentiel. Voici les bonnes pratiques à mettre en place.
Distinguer formations obligatoires et non obligatoires
La distinction entre formation obligatoire et non obligatoire est au coeur de la jurisprudence de la Cour de cassation. Pour vos entreprises clientes, cette distinction doit être claire dans vos documents :
- Formation obligatoire : celle qui conditionne l'exercice d'une activité ou d'une fonction, en application d'une convention internationale, d'une loi ou d'un règlement
- Formation non obligatoire : toute autre formation visant le développement des compétences
Vos conventions de formation doivent mentionner explicitement cette catégorisation. C'est un élément de preuve en cas de contentieux et un gage de professionnalisme vis-à-vis de vos clients.
Structurer vos attestations
Chaque formation dispensée doit donner lieu à une attestation contenant au minimum :
- L'identité du stagiaire et de l'organisme
- Les dates et la durée de la formation
- L'intitulé et les objectifs de la formation
- La nature de la formation (obligatoire ou non)
- Les résultats de l'évaluation le cas échéant
Ces éléments constituent la preuve que l'entreprise a bien satisfait à la condition de formation exigée par l'article L. 6323-13.
Centraliser le suivi
Pour les organismes qui travaillent régulièrement avec les mêmes entreprises, un suivi centralisé des formations par salarié apporte une valeur considérable. Vous devenez le garant de la traçabilité pour vos clients, ce qui renforce la relation commerciale et la fidélisation.
Un outil de gestion des conventions et des dossiers de formation vous permet de générer ces documents en quelques minutes, sans risque d'erreur et en conformité avec les exigences réglementaires.
FAQ
L'absence d'entretien professionnel entraîne-t-elle automatiquement un abondement du CPF ?
Non. La Cour de cassation a confirmé le 21 janvier 2026 que les deux conditions prévues par l'article L. 6323-13 du Code du travail sont cumulatives. Il faut à la fois que le salarié n'ait pas bénéficié de ses entretiens professionnels et qu'il n'ait pas suivi de formation non obligatoire sur la période de référence. Si l'une des deux conditions est remplie, l'abondement correctif n'est pas dû.
Quel est le montant de l'abondement correctif du CPF ?
L'abondement correctif s'élève à 3 000 euros, versés directement sur le Compte Personnel de Formation du salarié concerné. Cette somme s'ajoute aux droits CPF normalement acquis. Elle concerne uniquement les entreprises de 50 salariés et plus.
Quand entre en vigueur le nouvel entretien de parcours professionnel ?
La loi du 24 octobre 2025 remplace l'entretien professionnel par l'entretien de parcours professionnel, avec une périodicité passant de deux à quatre ans et un bilan récapitulatif tous les huit ans au lieu de six. Le calendrier précis d'entrée en vigueur de ces nouvelles dispositions dépend des décrets d'application à paraître.
Cette jurisprudence concerne-t-elle les petits organismes de formation ?
Oui, indirectement. Même si la sanction ne vise que les entreprises de plus de 50 salariés, les organismes de formation de toute taille sont concernés en tant que prestataires. La qualité de votre documentation (attestations, conventions, suivi des formations) constitue un élément de preuve pour vos clients employeurs. C'est aussi un critère de conformité Qualiopi.
Comment prouver qu'une formation est "non obligatoire" au sens de la loi ?
Une formation est considérée comme non obligatoire dès lors qu'elle ne conditionne pas l'exercice d'une activité ou d'une fonction en vertu d'une loi, d'un règlement ou d'une convention internationale. Pour la preuve, il suffit de mentionner clairement cette nature dans la convention de formation. En cas de doute, vérifiez si un texte réglementaire impose cette formation pour exercer le métier concerné.
Sources : Service-public.fr, LégiSocial, Capstan Avocats, Le Monde du Droit, Centre Inffo, Légifrance - Art. L6323-13
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